Entretiens avec les architectes de la rénovation

Entretien avec Richard Duplat, architecte en chef des Monuments historiques

 

Dans quel état avez-vous trouvé l’hôtel Biron ?

Le diagnostic établi sur l’édifice en 2010 avait mis en avant les problèmes auxquels était confronté le monument depuis longtemps. Ce qui frappait à l’époque directement les visiteurs relevait principalement de l’état des parquets, sommairement rapiécés depuis des décennies. Ce point faisait un tant soit peu oublier tout le reste qui demeurait néanmoins dans un état tout aussi peu satisfaisant : menuiseries, parements, etc. Nous étions face à un musée vieillissant abrité dans un monument dont l’état de présentation n’était plus en concordance avec sa réelle valeur.


Quelles ont été les surprises de ce chantier ?

Les surprises ont été nombreuses. Tout d’abord, le monument avait visiblement subi au cours du XXe siècle des modifications d’aménagement qui n’avaient jamais été clairement et historiquement renseignées. Ensuite, les habillages de boiseries et de tissus avaient jusque-là masqué de nombreuses pathologies que « les tapissiers » s’étaient bien gardés de dénoncer. Enfin, des installations improvisées en termes de sanitaires avaient au fil du temps entraîné des infiltrations au travers des structures anciennes. Sans parler des problèmes de fonctionnement.

Avec tout cela, les pans de bois structurant les cloisons intérieures devenus exposés, s’étaient mis à pourrir. Affaissés, ils finissaient par désorganiser petit à petit les refends de maçonnerie, qui restaient de plus en plus sollicités par les charges et les déséquilibres structurels. Des fissures importantes et préoccupantes étaient dissimulées un peu partout au travers de l’hôtel. Aucune intervention de restauration n’avait été entreprise sur l’édifice, sans doute depuis l’habitation de Rodin lui-même. Nous héritions tous d’une situation où l’édifice avait été maintenu jusque-là, dans un état apparent de conservation, « à coup de peinture » pour masquer ses perturbations.

Rénovation du bâtiment

 

Rénovation du bâtiment

 

Rénovation du bâtiment

 

Rénovation du bâtiment

 

Attendre plus longtemps aurait sans doute été un risque. Au final, les surprises rencontrées étaient toutes liées à la fragilité dissimulée de l’édifice sur lequel nous n’avions pas pu réaliser les investigations nécessaires aux travaux en raison des expositions. Imaginez-vous opérer un malade sans avoir pu réaliser correctement les examens de santé préalables. En la circonstance, la conduite d’opération s’est souvent apparentée à un travail d’équilibriste pour répondre aux urgences du monument tout en gardant en ligne de mire les impératifs en terme de calendrier d’une part, et en terme budgétaire, d’autre part.


Quelles améliorations ont été apportées grâce à cette restauration ?

Il a fallu tout d’abord rétablir une cohérence structurelle pour l’ensemble de l’édifice avec un renfort conséquent des capacités portantes des planchers sans épaississement et donc, sans modifier l’architecture et les proportions des volumes intérieurs. Ensuite, pour permettre aujourd’hui à tous les visiteurs de pouvoir admirer les œuvres de Rodin, de nouvelles conditions d’accès ont été raisonnées pour l’édifice comme pour ses abords, avec la création d’un ascenseur. Tous les sols ont été restaurés et les panneaux de parquet à compartiments ont été entièrement remis en état, en conservant le maximum de substance ancienne. Dans les salons qui en sont garnis, en plafond et plus précisément au droit des gypseries de corniches ou rosaces, les dégagements de surpeints ont permis de retrouver la richesse des décors délicats. En cours d’opération, l’aménagement des combles a été assuré dans l’encombrement des charpentes anciennes pour offrir des bureaux supplémentaires. Le rétablissement des conditions d’étanchéité en couverture a été effectué. Les pièces de commodités comme les entresols dévolus au personnel ont été entièrement revus.

Les parquets au fil des travaux de rénovation

 

Les parquets au fil des travaux de rénovation

 

Les parquets au fil des travaux de rénovation

 

Les parquets au fil des travaux de rénovation

 

Les parquets au fil des travaux de rénovation

 

Les parquets au fil des travaux de rénovation

 

Les parquets au fil des travaux de rénovation

 

Les parquets au fil des travaux de rénovation

 

Enfin, les menuiseries ont toutes été restaurées en fonction de leur spécificité (avec maintien de certaines doubles fenêtres anciennes comme témoignage de cet aménagement particulier de confort). Les quincailleries anciennes ont été conservées, complétées, etc. Ce sont finalement tous les volumes intérieurs qui ont été restaurés de manière à permettre à l’équipe de muséographie d’assurer les peintures et les aménagements nécessaires à l’exposition des œuvres de Rodin, désormais mises en valeur dans un nouvel écrin.

Enfin, il faut insister sur le fait que malgré les ambitions de l’État pour remettre en valeur ce monument d’exception, le résultat ne serait sans doute pas ce qu’il est aujourd’hui sans la volonté de Mme Chevillot, directrice du musée, dont le caractère courageux et déterminé a été précieux tout au long de l’opération. Au final, grâce à l’enthousiasme des services du musée, le rythme du chantier a été soutenu.



Entretien avec Dominique Brard, Atelier de l’Ile, architecte de la rénovation

 

Comment avez-vous abordé la question du mobilier muséographique ?

Le dispositif précédent était composé d’un véritable patchwork qui n’avait rien d’authentique puisqu’il associait des socles et vitrines du vivant de Rodin, des pastiches modernes ou des meubles reflétant les modes muséographiques des diverses décennies. Le nouveau mobilier a été conçu pour valoriser les sculptures tout en se faisant le plus discret possible.

Installation du nouveau mobilier

 

Nouveau mobilier dessiné par Dominique Brard

 

Le parti pris consiste à associer un mobilier contemporain et épuré et des sellettes d’atelier de Rodin qui font encore partie des collections. Les volumes du mobilier, en référence aux sellettes, ont été conçus comme des éléments ouverts, laissant passer le regard au bénéfice de la contemplation des œuvres. En chêne massif, il s’accorde avec les parquets en chêne, les boiseries et les couleurs des salles. Dans certaines salles spécifiques, des scénographies et un mobilier ancien permettent de rythmer la présentation et de renouveler l’intérêt du visiteur.

Les vitrines sont conçues pour être le plus discrètes possibles, simples volumes de verre collé sans structure métallique, avec la meilleure qualité de verre.   


Quel parti a guidé la conception de l’éclairage ?

Le traitement de la lumière occupe une place prépondérante dans la réflexion sur le nouveau musée Rodin. Elle est fondatrice du projet muséographique, et indispensable pour voir la sculpture et jouer avec les volumes. La magie de l’hôtel Biron opère en effet en partie grâce à la lumière naturelle pénétrant par ses larges fenêtres, accentuée par les reflets des miroirs anciens, et la vue imprenable sur le jardin, vaste musée à ciel ouvert, où les œuvres de Rodin sont révélées en permanence par la lumière du jour changeante. Avec Stéphanie Daniel, en parallèle avec la lumière naturelle, nous avons réalisé un éclairage artificiel innovant, conçu pour interférer le moins possible avec la lumière naturelle en journée, et pallier celle-ci par temps couvert, de nuit et en fonction des variations saisonnières. Ce nouvel éclairage innovant et performant, basé sur la technologie LED à température de couleur changeante, sera piloté par un système informatique (le protocole Dali) et programmé pour faire varier l’intensité et/ou la température de couleur en fonction de la lumière naturelle; salle par salle, œuvre par œuvre (suivant qu’il s’agit d’un marbre ou d’un bronze) , projecteur par projecteurs, et ce, pour préserver au mieux ce rapport subtil entre lumière naturelle et lumière artificielle tout au long de la journée et des saisons. Ce principe d’éclairage sera installé pour l’une des toutes premières fois dans un musée.

Le traitement de la lumière occupe une place prépondérante dans la réflexion sur le nouveau musée Rodin. Elle est fondatrice du projet muséographique, et indispensable pour bien voir la sculpture et jouer avec les volumes. 


Lorsque le public visitera le musée Rodin rénové, il sera certainement interpellé par les nouvelles couleurs de ses murs. Pourquoi avoir renoncé aux murs blancs pour présenter l’œuvre de Rodin et comment avez-vous choisi ces nouvelles couleurs ?

Afin de mieux donner à voir la sculpture, le « white cube » des années 1980, présentation épurée sur fonds blancs, a été abandonné : les marbres sur fond blanc disparaissaient, les bronzes y semblaient comme en contre-jour. Il créait en outre un contraste trop important avec les boiseries anciennes.

D’une part, une interaction satisfaisante avec tous les matériaux de la sculpture (terre-cuite, bronze, plâtre, marbre) a été recherchée. Ce sont des densités moyennes qui ont été retenues afin de révéler autant les sculptures claires comme les marbres et plâtres que les teintes plus sombres comme celles des bronzes. Plâtres et bronzes trouvent avec ces teintes, colorées sans être trop denses, un véritable rapport spatial qui permet une meilleure appréhension visuelle. D’autre part, le choix des peintures s’est construit sur une gamme de teintes inspirées des couches anciennes retrouvées dans les murs, lors de sondages archéologiques. Enfin, l’exposition des salles a été prise en compte : selon la luminosité, les teintes peuvent varier et sont plus ou moins denses.

L’expertise des coloristes de la société Farrow & Ball m’a permis, ainsi qu’aux équipes du musée Rodin, de mieux appréhender la sélection définitive des couleurs. Pendant l’ouverture partielle de l’hôtel Biron, des tests de couleur ont pu être réalisés.

Mise en couleurs par Farrow & Ball

Blue Gray 91 

Mise en couleurs par Farrow & Ball

Blue Gray 91 

Mise en couleurs par Farrow & Ball

Biron Gray : couleur spécialement conçue pour le musée 

Test d'association entre peinture et sculpture

 

La rupture de teinte et de densité entre les murs des salles peintes et celles en boiseries a été atténuée par le choix de la couleur. Un rythme subtil par des changements de couleur à partir d’un nombre limité de teintes, marque le passage d’une section à une autre, ou la spécificité architecturale de certaines salles, afin de ne pas confronter le visiteur à des contrastes trop violents de salle en salle. Deux teintes principales rythment le parcours : le gris taupe élaboré tout spécialement pour le musée avec Farrow & Ball (Biron gray) pour le rez-de-chaussée, qui se marie avec les boiseries en chêne ciré ; et le gris vert utilisé principalement au premier étage, qui correspond à la teinte ancienne la plus souvent trouvée dans les sondages effectués dans les murs.

Ces différents aménagements permettent de créer plus de cohérence et de mettre en avant le cœur du musée Rodin : la sculpture.